Les exemples de variation donnent une idée de la liberté des interprètes et de la grande souplesse du répertoire.

Dans l’art de l’oralité, le conteur ou le chanteur suivent une trame, et peuvent, s’ils le souhaitent, improviser sur cette trame, rajouter des couplets, changer d’histoire, créer la surprise pour maintenir l’attention de l’auditoire. C’est comme si la chanson avait une ossature de base, sur laquelle on peut mettre la chair et les habits qu’on veut, et les varier à l’infini.


Prenons la chanson « Réveillez-vous belle endormie » connue également sous le titre « Rossignolet de la marine », interprétée à deux reprises par Virginie Granouillet, chanteuse et dentellière, enregistrée par Jean Dumas à Mans (43) les 16 septembre 1959 et 21 février 1960 et notée respectivement sur les fiches n°233 et n°396.

Les notations ci-dessous ont été réalisées par Jean Dumas lui-même qui a fait cet exercice pour la quasi totalité des 1500 chansons qu'il a enregistrées...

On pourra noter quelques curiosités par rapport à une notation classique, du point de vue de la mesure d'une part et de la tonalité de l'autre. La hauteur relative des notes lui a posé à juste titre des difficultés pour choisir une tonalité, et il a tenté à sa façon - qui n'est pas intintéressante dans la démarche - de faire apparaître les variations mélodiques et rythmiques dans la notation d'un seul couplet.

Ces fiches sont avant tout un document de travail qui n'était pas destiné à être publié tel quel, mais qui montre à quel point le collecteur était préoccupé par l'aspect musical de sa collecte.

fiche 233, coll. Dumas

Fiche 396, coll Dumas

On voit tout de suite sans rentrer dans les détails que les partitions sont différentes, et que les paroles ne sont pas non plus les mêmes. Comment peut-on savoir qu’il s’agit bien de la même chanson ? Comment comprendre et distinguer les variations ?

L'écoute comparée des deux enregistrements devrait nous donner la réponse.

On entend clairement, à l'écoute des enregistrements sonores, et malgré des différences qu'il s'agit bien de la même chanson. Pour y voir plus clair, nous vous proposons ci-dessous une grille d’écoute et de lecture commentée, applicable par la suite à d’autres chansons.

GRILLE DE LECTURE ET D’ECOUTE

Toutes les sections de cette grille indicative ne seront peut-être pas remplies, mais elles permettent de guider l’écoute et de savoir où porter son attention. Vous pouvez également ajouter ou retrancher des sections, en fonction de votre écoute.

  1. LES VARIATIONS MELODIQUES
    1. Modifications de notes
    2. Ornementations
    3. Modifications de motifs ou de phrases
  2. LES VARIATIONS RYTHMIQUES
    1. Modifications de cellules rythmiques
    2. Modification de la durée des notes – notes tenues
    3. Modification du débit (accélérations – ralentissement)
  3. LES VARIATIONS TEXTUELLES
    1. Modification de mots ou de vers
    2. Modification de couplets
    3. Passage à une autre chanson – modification de l’histoire

Toutes les variations citées ci-contre qu’on peut rencontrer à l’écoute des chansons ne sont pas toujours présentes en même temps. Les sections proposées peuvent servir de repères et de clés d'écoute.

Dans l’interprétation d’une chanson, le but des variations est d’éviter la monotonie, de surprendre l’auditeur, de maintenir son attention, de ménager du suspense, de combler spontanément des oublis. Bref, la chanson reste vivante.


Virginie Granouillet sur le carreau, coll. Dumas

Voyons maintenant comment Virginie Granouillet procède avec ses variations dans l’exemple proposé.


L'analyse qui suit peut sembler aux yeux de certains particulièrement complexe et faisant appel à des connaissances musicales précises. Il ne s'agit pas de tout comprendre et de tout prendre à la lettre : nous souhaitons attirer l'attention sur le fait que les variations apparaissent sur des éléments de détails et qu'il faut une écoute active et attentive pour les repérer.

L'analyse proposée donne des indices d'écoute, des points sur lesquels porter votre attention lors de l'écoute d'un document sonore issu d'un collectage d'une chanson traditionnelle. Dans un premier temps, repérez ce qui vous parle, vous semble important et évident.


1 LES VARIATIONS MELODIQUES

1-1 Modifications de notes

À l’écoute des deux versions, on entend que la chanteuse chante à une hauteur différente, c’est l’instant qui décide de cela. Notez que Jean Dumas fait apparaître cela sur ses fiches à l’aide de différentes couleurs.

Les deux partitions ci-dessous ont été simplifiées et ramenées dans une même tonalité de base (sol) pour permettre aisément la comparaison, et ne correspondent pas à la hauteur véritable de l'enregistrement.

Les mélodies proposées sur ces partitions sont "moyennes" c'est-à-dire un condensé en un seul couplet de tous les couplets de la chanson. Pour être absolument fidèle, il aurait fallu présenter une partition différente pour chaque couplet avec de nombreux signes indiquant les différentes inflexions de la chanteuse, ce qui aurait donné un document à valeur scientifique, certes, mais particulièrement difficile à lire dans une fiche pédagogique destinée à un large public.

Les différences que vous entendrez dans les extraits sonores par rapport à nos partitions simplifiées permettent justement de mettre en évidence ce phénomène particulier de la variation, qui reste de la part des informateurs une pratique très spontanée, suivant un modèle mental partagé.

Version du 16 septembre 1959 :

Dans cette version, le si et le fa sont différents dans la partie A et dans la partie B. Dans la partie A, ces deux notes sont basses, donnant un caractère mineur à la mélodie

Version du 21 février 1960 :

Dans cette version, les si et les fa ne varient pas.

Commentaire : la modification possible de la hauteur ces deux notes ne va pas changer fondamentalement la mélodie : on va la reconnaître, mais cela va modifier l’ambiance et la couleur musicale.

1-2 Ornementations

Dans son interprétation des deux versions, la chanteuse n’utilise pas d’ornements particulièrement remarquables. Ce n’est pas le cas ici, mais l’ornementation peut avoir un rôle rythmique (elle revient régulièrement et assure une fonction dynamique dans la mélodie). On rencontre les ornements sur des notes accentuées, ou juste avant ou après des notes accentuées. Il existe différents types d’ornementation : dans tous les cas il s’agit d’une modification apportée à une note (que ce soit un mordant, une appogiature, un trille, un glissé, etc.)

1-3 Modifications de motifs ou de phrases

En regardant de près chaque partie des deux versions, on voit que la partie B ne varie pas, et que les modifications se situent uniquement dans la partie A, sur les motifs de la première mesure « belle endormie » et « de la marine » (mise à part la hauteur des si et des fa qui peut varier) : le motif LA-LA-DO-SI-LA-SOL devient LA-LA-SI-LA-LA-LA

(en italique les notes qui varient, en gras celles qui ne varient pas).

Commentaire: la hauteur des notes n’est pas plus importante que leur fonction dans le déroulement de la mélodie. Le DO-SI ou le SI-LA constituent dans les deux cas une légère montée (DO ou SI) avec une redescente sur le LA suivant (SI-LA ou LA-LA). La dernière note LA ou SOL anticipe tout simplement la note qui suit et qui démarre le prochain motif : SOL. Dans les deux cas, le mouvement mélodique est le même et on reconnaît quand même la mélodie.


NOTE : Dans la chanson ces toutes petites modifications sont très fréquentes. Il est très courant qu’une note d’appui, une note repère en quelque sorte, aspire la note précédente par anticipation, ce qui modifie légèrement les notes précédentes. Cela explique en grande partie les variations de notes et de motifs. Dans notre exemple, DO-SI-LA joue le même rôle que SI-LA-LA : on retombe dans tous les cas sur le LA, on l’a vu. Le SI-LA-LAcomme variante deDO-SI-LA montre clairement une aspiration du motif mélodique vers le LA.


2 LES VARIATIONS RYTHMIQUES

2-1 Modifications de cellules rythmiques

Cette chanson ne présente aucune variation de cellules rythmiques dans les deux versions, on note une régularité constante des motifs rythmiques, ce qui est assez rare pour être souligné.

Il arrive couramment qu’une cellule rythmique se substitue à une autre équivalente, par exemple, deux croches peuvent devenir une croche pointée et une double croche, ou une noire et une croche en triolet.

2-2 Modification de la durée des notes – notes tenues

Nous voyons dans les deux partitions simplifiées la présence de point d’orgues qui indiquent que la note sur laquelle il s’applique est rallongée ou tenue. Dans la première version, Jean Dumas a tenté de noter la durée relative par des indications : « court » appliquées sur les points d’orgues et sur certaine notes :

Les notes les plus longues semblent avoir une durée très légèrement écourtée dans l’interprétation de Virginie Granouillet.

Commentaire : cette durée écourtée des notes longues ne change pas le rythme de base, la chanteuse ne s’attarde pas sur ces notes et la chanson avance. Simplement, la valeur solfégique d’une note est très relative, et les durées ne sont jamais exactement identiques, il y a du vivant dans la durée des notes. On ne peut donc pas parler de variation, mais plutôt d’ajustement.

2-3 Modification du débit (accélérations – ralentissement)

Ces ajustements de durée des notes permettent un débit régulier, sans lancinance : pas besoin d’accélérations ou de ralentissements particulier ici, dont le rôle principal est de réajuster la dynamique de la mélodie. Ces effets sur le débit sont très peu employés par Virginie Granouillet, mais peuvent se rencontrer beaucoup plus fréquemment chez d’autres interprètes, notamment lors des répétitions : ce qu’on a déjà entendu peut être répété plus rapidement (comme on le ferait en parlant, de façon toute naturelle).

Les modifications de débit quand elles sont utilisées rendent la chanson très vivante.

3 LES VARIATIONS TEXTUELLES

S’agissant d’un art oral, la chanson traditionnelle n’est pas attachée au mot, mais plutôt au sens et à l’histoire. D’un interprète à un autre, la même chanson peut présenter des variations importantes dans les termes qui ne changent rien à la signification générale. Notre exemple est un cas d’école. Voici en regard les paroles des deux versions

              (en gras ce qui est commun aux deux versions, en italique ce qui varie d'une version à l'autre)

Version du 16 septembre 1959 :


1-[…]

[…]

[…]

[…]


2-[…]

[…]

[…]

[…]


3-Réveillez-vous belle endormie

Réveillez-vous si vous dormez

C'est votre amant qui est en fenêtre

Et qui désir’ de vous parler


4-Rentrez rentrez dans ma chambrette

Assoyez-vous près de mon lit

Nous parlerons des amourettes

Nous causerons toute la nuit


5-Mais si la bell’ s'est endormie

Entre les bras de son amant

Et son amant qui la regarde

Les yeux brillants le cœur content


6-Oh que les étoil’ sont brillantes

Lorsqu'elles sont au firmament

Oh mais les yeux de ma mionne

Sont bien encore plus brillants

Version du 21 février 1960 :


1-Rossignolet de la marine

Grand voyageur des amoureux

Oh va-t-en dire à ma mionne

Que je désir’ de lui parler


2-Rossignolet prend la volée

Mais il s'en va se reposer

Sur la croisée de sa mionne

Pour lui chanter son réveillez


3-Réveillez-vous belle endormie

Réveillez-vous si vous dormez

C'est votre amant qui est en fenêtre

Et qui désir’ de vous parler


4-Rentrez rentrez dans ma chambrette

Assoyez-vous près de mon lit

Nous parlerons des amourettes

Nous causerons toute la nuit


5-Mais si la bell’ s'est endormie

Entre les bras de son amant

Et son amant qui la regarde

Les yeux brillants le cœur content


6-Bien plus brillants que les étoiles

Qui sont là-haut au firmament

Oh mais les yeux de ma mionne

Sont bien encore plus charmants

3-1 Modification de mots ou de vers

Le dernier couplet est celui qui présente les variations. Le dernier vers a un mot qui change : brillant devient charmant. Les deux premiers vers de ce couplet présentent une modification de formulation et par conséquent un changement d’image. Dans la première version, on dit simplement que les étoiles sont brillantes ; dans la deuxième version, il s’agit des yeux de l’amant qui brillent comme des étoiles.

Commentaire : Que l’on parle des étoiles ou des yeux de l’amant, cela ne change rien, il s’agit de conclure sur le fait que les yeux de la fille sont encore plus beaux. La formulation diffère, l’imagerie aussi (de façon légère), mais le sens général reste le même, où l’on voit les yeux de la belle briller à travers ceux de son amant. Il n’y a pas de version originelle, les modifications peuvent être spontanées afin de gérer un oubli passager.

3-2 Modification de couplets

Il n’y a pas ici de couplet réellement modifié si ce n’est la reformulation évoquée ci-dessus. Trois couplets sont parfaitement communs aux deux versions.

3-3 Passage à une autre chanson – modification de l’histoire

La chanson est bien la même dans les deux cas : il n’y a pas de modification d’histoire, mais simplement l’élision des deux premiers couplets dans la première version. Ces deux couplets présentent l’amant demandant au rossignol de l’introduire.

Commentaire : cette introduction, présente uniquement dans la deuxième version, apparaît facultative. Le sens général de l’histoire et la description du rapport amoureux à travers les yeux ne s’en trouve pas touché. D’ailleurs, de très nombreuses versions de cette chanson ont pour incipit : Réveillez-vous belle endormie. La totalité des couplets d’une chanson n’est pas nécessaire à son déroulement, cela est une spécificité de la tradition orale.

Il est tout-à-fait possible de rencontrer deux chansons qui semblent les mêmes, mais l’une des deux a un début ou une fin différente : cela se produit souvent lors de la remémoration en direct d’une chanson un peu oubliée et qui, par analogie en évoque une autre. Ce phénomène est fréquent pour les couplets à danser par exemple.

EN CONCLUSION

On voit que les variations peuvent être nombreuses mais restent facultatives. Elles ne remettent pas en cause la structure de la chanson ni le sens général de l’histoire qui est racontée. Elles interviennent à tous les niveaux (mélodique, rythmique, textuel) mais touchent principalement des éléments de détails.

Elles sont cependant indispensables, et font partie intégrante de la chanson. Elles permettent de s’adapter spontanément à ce qui ce présente sur l’instant. Cette élasticité est caractéristique de l’oralité : le texte et la musique ne sont pas absolus, ils restent relatifs afin que chacun puisse y puiser ses propres moyens de s’exprimer.


Nous vous proposons de découvrir et d'écouter ci-contre trois autres versions de cette chanson, par des interprètes différents, mais issus de la même aire géographique et réalisés par le même collecteur, Jean Dumas. À vous de jouer, et de tenter de repérer les variations !