Du Vivarais (ou de l’Ardèche) à la Haute Loire

Notre itinéraire musical traverse des pays très différents, sur le plan géographique, linguistique, sociologique…Si le Bas Vivarais semble plus proche par ses influences méditerranéennes des Cévennes, Le Coiron, Les Boutières, et le Haut Vivarais sont des pays à forts particularismes. Il y a par contre quelques similitudes (activités, mode de vie, climat) entre la montagne ardèchoise (le plateau ardéchois) et la Haute Loire et ce n’est pas un hasard s’il partage le même marqueur musical : la bourrée à 3 temps.

Des refrains à danser ou des chansons ?

Si aujourd’hui ces petites mélodies se présentent sous des formes minimalistes et anecdotiques elles reflètent pourtant les survivances d’une pratique semble- t -il  très répandue des vallées occitanes des Alpes à la façade Est du Massif Central et témoignent d’un mode d’expression tombé en désuétude : le chant à danser, parfois appelé chant au tra la la du fait qu’une partie de l’interprétation de la mélodie donne lieu à une onomatopée. De grande différences existent entre les interprétations des chanteuses et chanteurs.

Certains se limitent pratiquement au récitatif, (ex Para lo loup1 M Emile Arnaud La Champ Raphaël BW216) parfois rythmiquement très hésitants tandis que d’autres visiblement sont de vrais chanteurs qui conserve le souvenir d’un phrasé, d’une cadence directement issue du bal. Il faut cependant distinguer nos refrains des chansons à danser ( rondes, branles…) qui comprennent en plus du refrain de nombreux couplets.

Le bal à la voix

Le bal à la voix est un phénomène qui a disparu progressivement depuis le début du XXème siècle devant le bal aux instruments. Certaines pratiques ont perduré et ont pu être filmées, enregistrées jusqu’aux années 1980 sur le Coiron, le Vercors, la vallée de l’Ardèche. Une bonne partie de ces mélodies, qui se retrouvent dans le répertoire des violoneux ont été reprise par les accordéonistes. Mais Il ne subsiste parfois qu'un simple refrain satirique, un couplet d’invective, une ronde jeu passé dans le répertoire des enfants. Néanmoins, les témoignages enregistrés permettent de mieux comprendre la mise en oeuvre et toute l’importance de cette pratique.

Le chant au Tra la la

C'est l’expression consacrée pour désigner ce mode de fonctionnement. Le chant au tra la la est en fait une matrice créatrice des rythmes et des phrasés des mélodies à danser, qui circulent entre chanteurs et musiciens. C’est donc aussi un vecteur de l’apprentissage musical pour les instrumentistes qui sont souvent chanteurs. A noter que la langue d’Oc est majoritairement employée dans ce répertoire. Elle est bien plus riche rythmiquement que le français et permet, grâce a l’abondance des diphtongues et triphtongues des variations et des accentuations plus audacieuses.

Toutes les danses sont concernées : Les danses « identitaires » rigodon, vire, bourrée à 3 temps mais aussi les danses plus récentes, scottish, polka, valse…

D’un interprète à l’autre Il existe une grande variabilité mélodique et même rythmique pour un même thème, en général dans le respect de la forme, courte, de 6 ou 8 mesures. Sauf quelques exceptions la plupart de ces mélodies à danser sont structurées en deux parties. Elles possèdent des paroles sommaires tandis que la partie B donne lieu en répétition avec une onomatopée dont les syllabes diffèrent parfois de la bourrée au rigodon : tra la la, la li la. lon la li la, ta ti ta…

Ce système permet une grande souplesse rythmique, une multitudes de variation mélodique, qui s’observe aussi chez les musiciens qui chantent une mélodie et interprète parfois une version toute autre sur leur instrument.

Les textes ont avant tout une fonction rythmique pour la danse. Leur contenu est souvent fortement satirique.

Le texte est aussi parfois tourné vers l'invective, se moquant  des garçons de la montagne qui cherchent l’aventure. Il faut replacer ces refrains dans le contexte de la société paysanne d’alors, le rôle du mariage, le poids des groupes de jeunesse qui régentaient  les « fréquentations » de village à village.

Du rigodon à la bourrée, de la plaine au plateau

Du rigodon à la bourrée, de la plaine au plateau, les deux formes  dominent la musique des airs à danser. Elles sont à la fois différentes et expriment aussi une certaine continuité dans la proximité des paroles, des échelles minimalistes, des mises en oeuvres.
Pour le rigodon le cousinage dauphinois semble bien établi en ce qui concerne sa diffusion en Ardèche, puisque une bonne partie de ce répertoire est répandue à l’identique des deux cotés du Rhône.

La vire fait figure d’exception, et semble s’être limitée au Bas Vivarais et Coiron. Quelques mélodies, de part leurs échelles et ambitus semblent plus directement en rapport avec une pratique instrumentale.

Plus on monte vers la montagne ardèchoise plus le rigodon paraît céder peu à peu la place à la bourrée à 3 temps, une limite possible se situant quelque part au pied des Cévennes. Le Haut Vivarais connaissait bien les deux danses comme le montre les collectes de Joanés Dufaud, le répertoire du violoneux de Saint Félicien Clément Morfin enregistré en 1964…
Malgré leur différence de rythme, le rigodon étant binaire, d’aspect général, et la bourrée ternaire, des parentés très fortes existent entre les deux danses, dans les contenus textuels ( brièvetés, thématiques) et mélodiques ( échelles défectives souvent limitées à quelques notes, pentatoniques hexatoniques..)

Le rigodon et la vire semblent avoir été moins concerné par le revivalisme, folklorique ou régional, et le répertoire à été redécouvert à l’occasion des collectes contemporaines, relativement bien conservé et avec des interprètes de qualité. Il est certain que le bal à la voix,  qu’il concerne le rigodon ou la bourrée, par sa durée, ses exigences physiques, a développé chez certains chanteurs un type d’émission, un placement vocal et des qualités particulières. (voir plus haute : Milou Liotard Dançaires bolegats votz, Saint Gineys en Coiron).

Les Bourrée à 3 temps  proposées ici à l’écoute présentent  une grande variété de « cadence », au sens de la danse, c’est à dire des tempis, des phrasés et des accentuations.  Au delà de la qualité des interprètes ce phénomène est certainement liée aux différentes déclinaisons de la langue, du languedocien des Cévennes (Son bleu son blanc, H. Guilhem à Mayres) au Vivaro Alpin (Para lo loup, Emile Arnaud à Saint Julien du Gua) et au Vellave (Que se veniatz cherchar, Mme Marie-Louise Brusc à Berthouzit).

Si l’on retrouve la pulsation bien connue de la bourrée à 3 temps, noire croche noire, on notera l’importance des accents courts longs (croche noire) chez certains chanteurs.
Sorti des grands standards du genre, les multiples versions de Garcons de la montagne…on trouve de belles interprétations de mélodies qui semblent plus locales et quelques bourrées plus rares et interessantes sur le plan mélodique et rythmique.

L’examen attentif des mélodies permet de déceler des accentuations originales et même des formes franchement asymétriques.

D’ont va sonhar bergeira chantée par Mme Chazel nous renseigne sur la variabilité du placement des accents. D’un refrain à danser découpé 3/3/2 au début la mélodie change de langue et devient en français une chanson qui retrouve une nouvelle fonctionnalité.

On peut supposer que le chant à danser dans sa liberté de phrasé, ses accentuations rythmiques, ses formes parfois asymétriques nous donne à percevoir ce qu’ont pu être la bourrée et le rigodon dans ces régions avant l’apparition de l’accordéon, la pratique en orchestre et la renaissance folklorique qui certainement ont normalisé les formes.

Les autres airs à danser plus récents : Scottish glissante, valse, polka « pountuda »( polka piquée) ou Lo taillessou reçoivent tous le même traitement avec par contre l’utilisation de la langue française en plus de l’occitan.
Quelques danses particulières ont des mélodies associées à des chorégraphies plus élaborées : Lo rat, La Togne, la Badoise, auxquelles on pourrait rajouter la farandole de Joyeuse, de Burzet, la Paille courtine, quelques rondes chantées, branle des conscrits…


L’Ardèche et la Haute Loire, par leur refrains à danser de bourrée et rigodon en lien direct avec la pratique instrumentale se différencient des pays de quadrilles et contredanses, comme par exemple la Savoie. Ainsi se trouve confirmées des affinités culturelles, musicales mais aussi linguistiques. De L’Auvergne aux Alpes du Sud, de la bourrée au rigodon, nos territoires chantés relient les montagnes du Velay à la plaine dauphinoise, en passant par l’Ardèche.

Les sources

L’ensemble de cette documentation sonore n’a bien sûr aucune prétention à l’exhaustivité et bien des enquêtes complémentaires inventaires et recherches restent à faire. Ce corpus très inégalement réparti et disparate n’est donc que le reflet de lui même mais il a le mérite de nous présenter un aperçu de ce qui subsistait encore de ces airs à danser ces dernières années.


En complément pour prolonger cette recherche on pourra consulter des enquêtes plus anciennes, dont celles bien connues de Vincent D’Indy ( Chansons populaires du Vivarais) mais aussi celles de Pierre  Nauton (1950), F Lancelot (1964), et d’autres collectes contemporaines publiées ou consultables sur l’Ardèche A Sévilla et D Laperche, J Dufaud, C Oller, J Julien, M Julien…sur la Haute Loire Didier Perre.

Quelques données historiques

L’Ardèche à connu un renouveau autour du chant populaire avec la publication des deux tomes des chansons populaires du Vivarais par Vincent d’Indy.  La diffusion de ce répertoire, la publication d’autres collectes ont grandement contribué à forger une image de la culture traditionnelle ardèchoise toute centrée autour de la chanson folklorique. Nos refrains à danser témoignent d’un des aspects de la culture musicale de la ruralité.


Le revivalisme auvergnat via la capitale et le bal musette commence dès le début du siècle. Plus tard des musiciens comme Jean Ségurel et son accordéon, qui a fait de nombreux émules, ont remis à l’honneur dans le « bal régional » un certain nombre de thèmes traditionnels qui sont devenus ( ou redevenus ?) populaires dans tout le Massif central et même au delà. On retrouvera quelques mélodies de ces grands standards dans nos airs à danser.