Le nay : histoire et fabrication de cette flûte millénaire

Le ney ou nay, ناي en arabe, est une flûte en roseau emblématique de la musique du Moyen-Orient mais aussi du Maghreb. On le retrouve particulièrement dans certains pays bordant la Méditerranée, où les conditions météorologiques permettent aux roseaux de s’épanouir. C’est le cas de la Syrie, de l’Egypte ou encore de la Turquie. Toutefois, le nay a également une place très importante en Iran. Ce terme provient d’ailleurs du persan et signifie "roseau".

C’est sûrement l’une des plus anciennes flûtes dont nous ayons la trace, puisqu’on retrouve son dessin sur le tombeau d'Akhethetep en Egypte, qui date d’environ -2500 av. J.C. Ses cousines les plus proches sont la gasba que l’on retrouve au Maroc, en Algérie ou en Tunisie, ou encore la kawala égyptienne.

C’est un instrument à vent d’apparence simple, mais profondément chargé de symbolisme, d’histoire, dont le son véhicule de nombreuses émotions. Très présent dans les répertoires des musiques populaires et savantes profanes, il reste l'emblème du soufisme et des cérémonies de transe rituelle dans lesquelles apparaissent les derviches tourneurs. Dans cette tradition soufie, il symbolise la séparation de l’âme de sa source — tout comme le roseau a été coupé de sa roselière d’origine. Ce thème est central dans l'œuvre du grand poète mystique Rûmî, qui débute son célèbre Masnavi par "Écoute le ney, comme il se plaint de la séparation..."

Djalāl ad-Dīn, dit Rûmî

Le nay arabe est fabriqué à partir d’un simple roseau évidé, de neufs segments et huit entrenœuds, ouvert aux deux extrémités. Il est percé de six trous sur sa face avant et un trou sur sa face postérieure. L'extrémité qui est posée sur les lèvres et par laquelle on souffle est seulement biseautée. A la différence du ney turc, il est donc joué sans embouchure, que les Turcs appellent başpare, et qui peut être fabriquée en ivoire, en corne, ou plus récemment en plastique. Les roseaux les plus utilisés pour réaliser ces flûtes traditionnelles sont de l’espèce Arundo Donax, aussi appelée “Canne de Provence”.

Nay ©EMM Paris

La plupart du temps, les joueurs de nay - nayati en arabe et neyzen en turc - possèdent une dizaine de nays de différentes tailles. Cela leur permet de s’adapter au registre du chanteur, du morceau ou du maqâm (mode musical) joué : les nays les plus longs ont une tonalité plus grave et les plus petits, une plus aiguë. Leurs tailles varient d’environ 40 cm à 90 cm. Les nays sont nommés selon la note produite lorsque le premier trou est ouvert : rast (do), dukah (ré), busalik (mi)…

Le nay arabe se joue de façon inclinée. La variation du souffle, de l’inclinaison bouche-embouchure ou l’obturation entière ou partielle des trous permettent de faire varier la hauteur des notes et de produire des micro-intervalles. Habituellement, cet instrument est joué sur 2 octaves et une quinte, mais certains virtuoses peuvent atteindre près de 3 octaves, selon le nay utilisé… et un peu de chance.

Nous vous proposons maintenant d’écouter un air interprété par le maître Iyad Haimour, enregistré par le CMTRA dans le cadre du projet de collectage « Musiques du 8 », réalisé entre 2008 et 2010 au cœur du 8e arrondissement de Lyon.

Iyad Haimour a également été enregistré par Baptiste Frelat et Erol Gum, dans le cadre de leur documentaire "A vue de ney", dont il est le protagoniste principal. Dans cet extrait, le musicien interprète un taqsim (improvisation) et le morceau traditionnel "Ya Sah", beaucoup joué en Syrie.

Iyad Haimour, multi-instrumentiste et facteur de ney

Iyad Haimour est né à Damas (Syrie) en 1962. Il découvre la musique à travers le oud du maître Jawdat al-Halabi, également luthier. Il apprend auprès de lui l’essentiel du répertoire traditionnel savant et des musiques de l’époque arabe contemporaine. Plus tard, sa passion pour les instruments l’amènera à apprendre le qanun et le ney.

Installé en France depuis ses 20 ans, Iyad s’engage dans la profession de musicien au fil de rencontres importantes, telles que celle qu'il raconte dans cet extrait, avec son maître Abdesalam Safar.

De nouveaux répertoires vont infléchir le cours de la pensée musicale d'Iyad : la tradition arabo-andalouse et les musiques du Maghreb, les répertoires médiévaux d’Europe et de Méditerranée, ainsi que les tendances world du jazz actuel. Professeur diplômé d’Etat en musique traditionnelle, il œuvre à faire découvrir l’âme de sa musique en transmettant son savoir. Compositeur et interprète, il s’est produit en solo et aux côtés des grands noms de la musique arabe.

Sur la route des roseaux : le documentaire « A vue de ney »

Teaser du documentaire "A vue de ney"

En 2024, Baptiste Frelat et Erol Gum ont sorti leur premier film documentaire « A vue de ney, Iyad Haimour sur la route des roseaux ». Ce projet est né de la rencontre entre Baptiste et Iyad en 2016. D’abord élève, puis ami, la curiosité autour de la pratique de son maître pousse Baptiste à l’accompagner durant l’une de ses expéditions dans le sud de la France. De l’Autoroute du Soleil aux routes sinueuses du Var, et jusque dans la roselière, ce voyage est l’occasion d’échanger : sur les musiques du Maqâm, les anecdotes de parcours, au gré de la mémoire de ce multi-instrumentiste originaire de Damas. C’est durant cette récolte des « cannes de Provence » que Baptiste imagine ce portrait. Car cette expédition dépasse la portée d’une simple cueillette artisanale. C’est un véritable chemin initiatique, une quête sacrée, celle de la fabrication d’un instrument millénaire, taillé dans un simple roseau mais véhicule de tant d’émotions. Elle convoque les thèmes de la mémoire, de la tradition, de la transmission des savoirs, parfois interpays, de la relation maître-élève...

Tous ces aspects résonnent chez Erol, réalisateur, mais aussi producteur de musiciens traditionnels, dont Iyad Haimour. Embarqué dès la genèse du projet, en janvier 2023, il sera l'œil et la technique de ce film tourné en immersion, bientôt rejoint par Yoann Chastaing (2ème caméra) et Burhan Khatib (post-production audio).

Prochaine projection : 19 juin 2025, Aquarium Ciné-Café, Lyon 4

Site du film : https://avuedeney.com/


L’auteur de cet article :

Baptiste Frelat est un musicien qui explore les répertoires arabo-ottomans savants, populaires et sacrés. Touché très jeune par la beauté des mélodies du oud, il débute son apprentissage auprès du maître Iyad Haimour. En 2023 il obtient un DEM en musique traditionnelle à l’ENM de Villeurbanne, dans la classe de Thomas Loopuyt. Au fil des rencontres avec d’autres maîtres, Mustafa Saïd, Tarek Abdallah, Somar Al-Nasser, il enrichit son jeu et sa compréhension de cette musique modale, toujours via l’écoute et la méthode orale. A partir de 2022, il crée plusieurs formations autour des musiques Levantines et expérimente le médium vidéo. Curiosité, rencontres, partage d’émotions et d’histoires singulières sont au cœur de sa quête artistique.


Pour aller plus loin :

- "Ney", D'ici et d'ailleurs - Université de Tours

- "La fabrication des flûtes nay et kawâlâ dans l’Égypte du XXIe siècle : approche ethnologique", Ircam

- "Nay, flûte oblique arabe", Edmu.fr

- Kudsi Erguner, La flûte des origines (2013)

Illustration bandeau : portrait de Iyad Haimour