En apparence, les paroles des chansons sont souvent très simples, répétitives et présentent régulièrement des « fautes » concernant la grammaire, les accords et la conjugaison du français académique. Elles semblent parler en priorité de rois, de reines, de princes, de soldats et surtout de bergères et de bergers. On les réduit souvent à du répertoire enfantin, à l’expression naïve du peuple des campagnes, à des sentiments simples et à un langage simpliste appelé patois.

La réalité d’un texte d’une chanson traditionnelle est très différente de ces croyances, nous allons vous le montrer.

Les paroles des chansons sont partagées

Les textes des chansons traditionnelles ont la particularité d’être partagés sur tout le territoire francophone,  occitanophone et francoprovençal : les mêmes chansons sont connues partout et sont l’expression d’un imaginaire collectif. Il arrive, bien sûr, de rencontrer des chansons spécifiques, très répandues sur un territoire donné, et quasi absentes ailleurs, mais ce phénomène est rare et reflète le plus souvent l'état de la recherche et de la collecte à un moment donné. On peut toujours retrouver une chanson spécifique ailleurs.

Une chanson traditionnelle n’est jamais originaire d’un lieu ou d’un territoire. Etant une expression collective partagée, la singularité d’une chanson, concernant son texte, se situe dans sa possible adaptation locale (parler, façon de dire), et dans la particularité de ses interprétations.

Presque 200 ans d’études des textes des chansons

Il faut savoir que la chanson traditionnelle a fait l’objet de nombreuses études et tentatives de classement, en particulier dans la deuxième moitié du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe. Le fait que les mêmes chansons se retrouvent partout, ainsi que certains thèmes épiques ou poétiques spécifiques ont attisé la curiosité des chercheurs.

Ces travaux se basent quasiment tous uniquement sur les paroles des chansons, et très peu sur la musique.

Patrice Coirault, et plus récemment Conrad Laforte, ont proposé un classement des chansons francophones, par thématiques pour l’un, par structures pour l’autre. Dans les deux cas, ils ont montré l’originalité de l’oralité, prouvé que les chansons se sont formées sans auteur ni compositeur au fil du temps.

Le catalogage des textes des chansons traditionnelles

Très tôt, c’est-à-dire depuis l’époque romantique et en particulier les écrits sur le Valois de Gérard de Nerval, la chanson traditionnelle a fait l’objet d’études et de mise en ordre. Les chercheurs et les folkloristes ont senti que les paroles des chansons étaient organisées d’une manière ou d’une autre, et que la répétition des thèmes, des motifs textuels, ainsi que le fait de retrouver les mêmes chansons partout avec des variations n’étaient pas dû au hasard.

Il a fallu attendre le milieu du XXe siècle et les travaux de Patrice Coirault, puis les années 1970-1990 et les travaux de Conrad Laforte au Québec pour que la chanson de tradition orale en français (mais aussi en occitan) soit intégrée de façon quasi exhaustive dans un système de classement. Patrice Coirault, ainsi que Laforte, défend une fabrication spontanée des chansons et le passage d’une mémoire à une autre sur plusieurs générations pour la polir l’embellir, choisir ce qui fonctionne.

Ils ont tous deux mis au jour l’existence dans la mémoire collective de « chanson-type », d’histoires partagées dans les mémoires, qui n’existent jamais à l’état pur ou brut, mais uniquement à l’état d’interprétation et de variation, c’est-à-dire un modèle abstrait, une ossature à partir de laquelle l’artiste chanteur brode.

Près de 2000 chansons type ont été repérées, et le travail n’est pas terminé de nos jours.

Les paroles des chansons traditionnelles ne sont pas à prendre au pied de la lettre

illustration d'un petit format (Mon père avait 600 moutons, dé. Martin Cayla, détail), coll. AMTA

Attention ! Une chanson de bergère ne raconte pas la vie d’une bergère, mais évoque l’état d’une jeune fille en général à travers une situation particulière. Les textes font intervenir des personnages types qui peuvent métaphoriquement représenter une partie de la population. La bergère gardant ses moutons évoque plus largement toute jeune fille seule à l’écart, dont la situation fragile est propice à toutes sortes d’aventures.

La chanson traditionnelle s’apparente au conte : elle présente des situations et des histoires composées de métaphores, d’images, de symboles et d’archétypes qui sont représentatifs ou suggestifs. Elle présente systématiquement plusieurs niveaux de lecture et de compréhension et il n’est pas suffisant de s’arrêter au simple sens littéral. Ce mode de fonctionnement est constitutif des arts de l’oralité en général.

De quoi parlent les chansons traditionnelles ?

Les chansons parlent presque exclusivement des relations humaines, quelles qu’elles soient, et des difficultés liées aux différents obstacles qu’elles rencontrent.

  • Les relations amoureuses sont les plus fréquentes, présentant tous les cas de figures imaginables :

    • Amours impossibles
    • Amours partagés secrets
    • Amours non partagés
    • Rencontres
    • Séparation
    • Demande en mariage
    • Vie du ménage
    • Relations déséquilibrées ou inattendues
  • Les relations parents-enfants sous la forme de conflits générationnels sont également très fréquentes. La plupart du temps, les chansons relatent des disputes. De nombreuses chansons font état d’actes criminels (parricides, infanticides, incestes, etc)
  • Les relations hiérarchiques (de soumission à une autorité) ou de classes sociales sont omniprésentes, que ce soit dans la vie militaire ou moins fréquemment dans la vie professionnelle (vie ouvrière)

Toute une partie du répertoire aborde les relations de façon métaphorique, en personnifiant des animaux par exemple. Dans l'ensemble, il est rare qu’une chanson traditionnelle aborde d’autres sujets, et ce malgré les apparences !

Les sujets des chansons traditionnelles : attention aux apparences !

Au premier abord, de très vastes sujets sont abordés par la chanson, mais si on y regarde de plus près, et qu'on s'attache au sens des mots, on s'aperçoit très vite d'un décalage, ne serait-ce que très léger, entre le texte et le propos, c'est-à-dire entre les mots utilisés et leur(s) véritable(s) signification(s) possible(s).

Ainsi, un répertoire important est consacré à la beuverie ou à la table : le boire et le manger au premier plan. Pourtant, il s'agit bien de relations humaines, de partage d'un bon repas, du plaisir d'être ensemble, ou encore de la perte de soi dans l'alcool après une rupture, des problèmes de couple suggérés par la description de l'alcoolisme.

Les chansons à motifs religieux ne parlent pas directement de religion, mais de comportement des humains les uns envers les autres. Les chansons drôles, scatologiques, grivoises sont là pour se moquer, pour rire ensemble autour du corps ou pour parler de choses crues qu'il est difficile d'aborder autrement, mais toujours dans le cadre d'une relation.

Toutes les formes brèves, souvent utilisées pour la danse, pleines d'esprit ou d'insolence, parlent également des relations humaines.

Enfin, quelqu'en soit la forme ou l'apparence, l'humanité est abordée sous tous les angles et dans les moindres détails. La chanson traditionnelle est une source infinie d'apprentissage !

Le style des paroles des chansons traditionnelles

On reconnaît assez facilement le style des paroles d’une chanson traditionnelle, à plusieurs niveaux.

1 - D’abord, le texte est composé de motifs archétypaux tous prêts à être assemblés au bon vouloir du chanteur : ex : L’a pris par sa main blanche ou Elle est plus belle que le jour ou ça ne se rend pas comme de l’argent prêté ou encore Rossignolet sauvage, puis Celui qui a fait cette chanson, etc.

Le rôle de ces clichés textuels n’est pas de simplifier la pensée, bien au contraire, mais de favoriser la mémoire, l’analogie, et la variation à l’infini de telle ou telle image. La plasticité de ces archétypes textuels est telle qu’elle permet d’exprimer des sentiments ou des situations très complexes et de façon très fine.

À la façon d’un jeu de Lego, leur assemblage aux multiples possibilités permet le développement de l’imagination.

2 - Aussi, une seconde caractéristique des textes des chansons traditionnelles est-elle la répétition. On répète dans une même chanson une formule ou un refrain. On répète d’une chanson à l’autre un archétype textuel.

Cela permet de passer d’une chanson à une autre : de commencer une histoire à partir de telle chanson, et de la finir à partir de telle autre. Ces répétitions de motifs, très présentes, permettent au chanteur de réagir très vite en cas de trou de mémoire notamment, mais aussi d’adapter la chanson à ce que l’on est en modifiant ce qui ne nous plaît pas.

3 – Les fautes de français ! Au premier abord, les paroles de chansons traditionnelles sont bourrées de fautes de français, si l’on se réfère au français standard académique, que ce soit au niveau des conjugaisons (et en particulier le passé simple) ou aux niveaux syntaxique et grammatical.

Il ne faut pas se fier aux apparences : ces « erreurs » ont la plupart du temps une origine simple qui est, en ce qui concerne notre territoire, l’occitanisation ou la francoprovençalisation des textes : beaucoup de tournures sont des translations directes en français d’un parler local issu d’une autre langue. Par ailleurs, les conjugaisons fantaisistes sont une liberté que permet la licence poétique ou la contrainte de la rime.

Dans tous les cas, ces écarts par rapport au français standard ne sont pas des erreurs montrant l’ignorance ou le manque d’éducation linguistique du peuple. À la façon du conte, la chanson signale simplement : ici, nous sommes dans le monde de la chanson, ou les images poétiques sont légion, ou les conjugaisons sont libres, ou la syntaxe est étonnamment souple, ou les systèmes du discours sont brouillés. Nous savons, par ces moyens, que nous ne sommes pas dans la vraie vie, mais dans le monde particulier et imagé de la chanson, où on a le droit de dire ce qui est interdit, de faire ce qu’on n’oserait pas.

La dimension cathartique de la chanson passe par la liberté fondamentale d’intervenir sur la forme même du texte.

Les textes des chansons traditionnels sont-ils très anciens ?

Non, pas nécessairement. Dater une chanson de tradition orale est extrêmement difficile voir impossible, en tout cas très différent selon le type de répertoire : des couplets à danser sont inventés ou détournés par les musiciens contemporains, alors de certaines chansons narratives semblent émerger du moyen âge. Certaines encore évoquent des faits historiques connues et ont donc été façonnées après une date précise, mais quand  exactement ?

Les chercheurs que nous avons évoqués plus haut ou dans d'autres fiches, comme Patrice Coirault ou Conrad Laforte, ont réussi pour tel ou tel élément de répertoire, en comparant les antécédants, à déduire des filiations voire des dates précises. Certains textes passés dans la tradition orale ont même des auteurs ! Mais cela ne concerne que quelques chansons, ce qui est peu par rapport à l'immensité du répertoire.

On ne peut que souligner l'intérêt et l'originalité de leurs méthodes respectives, et encourager le prolongement de ces recherches !

Ainsi, entre la chanson déjà évoquée dans des gestes du XIIe siècle, celle dont on a des traces précises au XVe siècle, celle dont on connaît une version au XVIIIe, cette autre évoquant la guerre de 1870, et un couplet à danser grivois donné par un musicien en 1987, il est possible de couvrir toute l’histoire moderne (par opposition à antique) de l’humanité depuis le moyen-âge. Les paroles sont souvent simples et suffisamment vagues pour ne pas s’attacher explicitement à telle ou telle époque, ce qui est le cas pour la plupart des chansons. Vouloir les dater relève d’un travail d’une très grande érudition, ce qui est possible pour certaines chanson mais pas toutes, le commun des mortels en est tout au plus réduit à des suppositions de fourchettes temporelles !