Bourrée chantée basée sur un rythme très simple : il s’agit juste d’un enchaînement de croches avec des fins de phrase marquant de légers arrêts (noire, noire pointée). Pourtant cet air propose une formidable cadence particulièrement propice à la danse.
Les temps forts font intervenir de façon récurrente les mêmes syllabes ou en tout cas des sons proches ; en voici un relevé phonétique en comptant la reprise de la première partie :
[pa] [dzaï] [pa] [dzaï]
[pa] [dzaï] [pa] [dzaï]
[pa] [dzaï] [vèï] [pou]
[pa] [dzaï] [vè] [maï]
La dimension rythmique de ces sons est incontestable, on peut y entendre un effet « beat box » en particulier dans l’alternance des consonnes [p] – [dz]. On a alors une alternance entre deux temps forts, un marqué [p] et un plus doux [dz] : un « temps fort fort » et un « temps fort faible », si on veut, servant de construction rythmique de base à la bourrée.
La deuxième partie introduit cependant une variation faisant intervenir alternativement d’autres sons : [vèï] – [pou] et [vè] – [maï]. Le [v] étant moins marqué rythmiquement introduit un balancement d’appuis en se substituant au [p] attendu. « Le temps fort fort » devient un « temps fort faible » et inversement : [p] – [dz] devient [v] – [p], c’est pour cela que nous parlons de balancement d’appui.
Mais attention, il y a une subtilité : le mot « polas » (prononcé [poul(ò)]) est en deux syllabes. Le [lò] qui vient après [pou] amène un rebond : on ne s’arrête pas sur [pou], le temps fort fort est donc un peu moins marqué. Nous l’appellerons « temps fort moyen ». De la même façon, le son [maï] qui conclue la bourrée ne marque pas autant que [pa]. La consonne [m] est sonore et non occlusive, donc plus douce.
Si on dresse un tableau de la qualité des temps forts en fonction des consonnes utilisées on constate quelque chose de tout-à-fait intéressant. Nous avons noté « tF » pour désigner le « temps fort fort », « tf » pour « temps fort faible » et « tm » pour « temps fort moyen » :
tF [p] tf [dz] tF [p] tf [dz]
tF [p] tf [dz] tF [p] tf [dz]
tF [p] tf [dz] tf [v] tm [p]
tF [p] tf [dz] tf [v] tm [m]
Le balancement d’appui est accompagné d’un affaiblissement du marquage du temps fort, incitant fortement à retomber sur le temps fort suivant, soit le début du morceau, comme si la fin de la deuxième partie se précipitait sur le début de la première partie suivante.
On voit donc que la dimension rythmique est beaucoup plus portée ici par le son des mots que par la découpe rythmique en croche. L’alliance des deux est d’une efficacité redoutable, le morceau roule tout seul en quelque sorte, avec un effet ressort ou une accélération à la fin de la deuxième partie.
Mais ce n’est pas tout, cet effet ressort est également porté par un autre élément musical : la mélodie. En effet, la note la plus récurrente est un sol, alors que le morceau est chanté en fa. La note de référence, fa, intervient uniquement à la fin des motifs de la deuxième partie, sur les temps forts moyens. La consonne est allégée, le poids étant alors donné par la note. Le tout est une affaire d’équilibre entre hauteur de la note et son des mots. Le sol, en ton de fa, introduit une tension. Il s’agit d’un intervalle de seconde, juste un ton au dessus. Cette tension due à ce rapport d’intervalle spécifique maintien la mélodie en suspension : la première partie ne se suffit pas à elle-même, on a besoin de la deuxième partie pour sentir une conclusion. Conclusion allégée, on l’a vu, qui amène à repartir sur la suspension, etc… Cette boucle sans fin est le meilleur terrain que l’on puisse offrir à la bourrée et aux danseurs.


