"Der Voğormya" qui signifie "Seigneur prends pitié" est un air issu de la messe arménienne, dans la version du père Gomidas (1869-1935). Pascal Demirdjian l’interprète à l'aide de son cümbüş, accompagnant sa voix.
Le choix de cet instrument turc n’est pas anodin pour ce musicien d’origine arménienne. En effet, le cümbüş se compose d’éléments occidentaux et orientaux : ce luth à manche long, inspiré du banjo étasunien, permet d’interpréter des mélodies basées sur le système musical du makam ottoman, offrant un large éventail aux musiciens dans la composition et l’improvisation.
Pascal se définit comme un Stéphanois "pur jus", né d'un père arménien et d'une mère française. En jouant une musique qu'il qualifie d' "arméno-turque", il veut dépasser les clivages parfois haineux dans lesquels il a été élevé.
Ainsi, il souhaite se distinguer de la pratique musicale communautaire qui se concentre dans sa ville sur trois pôle principaux:
- la musique traditionnelle "classique" et les chants Achoughs (ménestrels, troubadours arméniens)
- le rabiz, musique pop et festive, importée lors de la dernière vague d'immigration arménienne initiée en 1992, dû à la situation économique instable de l'Arménie indépendante post-soviétique
- la musique liturgique arménienne, qui regroupe dans l’Église apostolique de Saint-Étienne la diaspora arménienne; aussi bien les derniers arrivants d'Arménie que les descendants d'une immigration plus anciennes, issue de l'ancien Empire ottoman
Cette version a été collectée par Mélaine Lefront et Mathilde Piper, le 24 novembre 2016, lors d'un concert organisé au Musée de la Mine, dans le cadre du projet Comment sonne la ville ? Musiques migrantes de Saint-Étienne (2014-2017).
Il est particulièrement intéressant de relever la symbolique de lu lieu choisi pour le concert de Pascal Demirdjan, dans la « salle des pendus » ; vaste pièce servant de vestiaire aux mineurs, dont la hauteur sous plafond permettait d'y pendre leurs uniformes, tel un sas de décrassage avant leur "retour sur terre".
Dans l’imaginaire stéphanois, l’immigration de travail reste associée à la dureté du quotidien minier, maintenant élevée au rang d'espace patrimonial. Les deux grands-pères de Pascale ont partagé la même condition ouvrière, décédés des suites de maladies respiratoires liés à la précarité de leur situation. L’un venait de la Corrèze rurale ; l’autre né à Erzurum, dans l’Empire ottoman, avait fui le génocide arménien.
Le temps d’un morceau nous associant aux morts de manière intime, Pascal Demirdjian les a rendus présents.


