Un répertoire spécifique

La complainte désigne une forme particulière de chanson traditionnelle, répétitive et le plus souvent sans refrain, racontant généralement une histoire tragique à caractère symbolique ou moral. Une de ses particularités réside notamment dans l’écriture semi-lettrée des paroles pour une grande partie du répertoire.

Il est possible de distinguer alors deux types de complainte, à savoir :

  • la complainte criminelle ou édifiante semi-lettrée, dont la facture laisse à penser la production d'un chansonnier, rapportant un fait réel, parfois difficile à identifier, ou librement inspiré par lui, comme la complainte de Peyrebeille par exemple.
  • la complainte de tradition orale à proprement parler, d'un aspect moins littéraire, plus brute, souvent plus ancienne, comme le Retour du Roi Renaud (voir "Madama Arnaud dans son château) ou la fille enfermée dans la tour (voir "Là-bas, là-bas, dedans la tour").

Ces deux distinctions sont opérantes également dans les mélodies, les premières présentant des mélodies tonales et des traits musicaux ou des cadences spécifiques, qu'il est possible de dater du XVIIIe au XXe siècle ; les secondes présentant quant à elles des mélodies modales avec des rapports de microintervalles spécifiques.

Des chansons narratives

Parmi les airs d’Ardèche et de Haute-Loire que l’on peut découvrir sur la cartographie, certains sont très courts. Il en va ainsi des refrains à danser et des « chants au tralala » (voir le parcours dans les archives proposé par Patrick Mazellier sur le sujet). Les grandes complaintes traditionnelles, à l’inverse, s’étirent en longueur.  Ces chansons, très répandues sur tout le territoire et dont les collectes altiligériennes et ardéchoises nous donnent plusieurs exemples, sont d’abord caractérisées par le nombre de leurs couplets, puis par leurs mélodies, à la fois édifiantes et lancinantes particulièrement seyantes à leurs thématiques. Jean Dumas a ainsi collecté une version de 19 couplets de « Damon et Henriette » auprès de Marie Soulier à Roche-en-Régnier (voir la fiche de répertoire).

Damon et Henriette (ou « Jeunesse trop coquette ») fait partie des « classiques » de la complainte traditionnelle, particulièrement répandue dans le Massif Central. Elle a cependant été écartée ou simplement ignorée par Patrice Coirault qui a catalogué les chansons de tradition orale, certainement à cause de l’origine lettrée et littéraire de cette histoire. Comme d’autres grandes complaintes (une des plus fameuses est peut-être celle du Juif Errant) elle a été popularisée et répandue aux XIXe et XXe siècle par le biais de recueils de colportage, diffusés sur tout le territoire par les marchands ambulants, avant d’être recopiées dans des carnets de chanson personnels, cela en parallèle d’une transmission orale qu’il est impossible de dater. Si dans les refrains à danser, le texte assure une fonction avant tout rythmique, les grandes complaintes traditionnelles sont des chansons narratives : elles racontent une histoire, une aventure, par séquences et épisodes.

A grand renfort d’images aux accents dramatiques et usant d’une poésie à la fois épique et lyrique,  les complaintes traitent souvent de thèmes religieux ou légendaires, souvent issus de fables populaires ou de “best-sellers” de l’antiquité (comme les Métamorphoses d’Ovide par exemple, dont certaines histoires se sont transmises depuis au moins le Moyen-Age dans les classes populaires par transmission orale). Le texte et la mélodie dégagent une atmosphère grave et tragique, et racontent des histoires particulièrement sérieuses, des histoires de mort et d’amours impossibles, mais aussi des histoires de crimes sanglants.

Les complaintes criminelles

Au XIXe et au XXe siècles, les complaintes criminelles se diffusent très largement grâce aux « canards », feuilles volantes sur lesquels étaient imprimé le texte d’une chanson traitant d’un fait divers criminel (voir la base de données Complaintes criminelles de Jean-François "Maxou" Heintzen). Ce répertoire, très choyé par les chanteuses et chanteurs (et certainement par les auditeurs !), est une particularité de la tradition orale, l’imagination humaine étant débordante sur ce sujet !

Il est particulièrement difficile de démêler la légende du fait divers, nombre de ces chansons racontant un meurtre symbolique, inspiré ou non d’une histoire vraie. Les collecteurs de chansons se sont trop souvent pris dans le piège de la chanson locale, racontant un fait divers local, dont l’informateur affirme parfois avoir été témoin, alors que la même chanson, racontant la même histoire avec les mêmes paroles existe en centaines d’exemplaires dans toute la francophonie, jusqu’au Québec...

Ainsi, certaines chansons, ne racontant pourtant pas la même histoire, ont une situation d’intrigue et des personnages similaires, et sont souvent réduites par commodité à la même référence. Ainsi ces deux chansons :

Ces deux complaintes recueillies en Ardèche par Sylvette Béraud Williams semblent faire écho, de par le thème de l’aubergiste meurtrière, à une affaire criminelle qui marqua fortement l’imaginaire collectif dans le département : l’affaire de l’auberge de Peyrebeille. La première est en fait une chanson très répandue partout, sur le thème du soldat qu’on ne reconnaît pas (voir la légende de Martin Guerre), traitant de la cruauté, de l’avarice et de la culpabilité. Elle est connue sous le titre générique de “La Femme de Perrier”, mais ne fait pas directement référence aux crimes avérés de Peyrebeille. Il s’agit d’une chanson criminelle de tradition orale tout-à-fait classique.

La seconde par contre, est certainement l’oeuvre d’un chansonnier anonyme et raconte le fait divers : située sur la commune de Lanarce en Ardèche, l’auberge de Peyrebeille a été le théâtre d’une affaire criminelle extraordinaire dans les années 1830, suite à la découverte d’un cadavre non loin de l’auberge. Les aubergistes ont été accusés par différents témoins de plus de 50 assassinats. Bien que la plupart de ces faits n’aient pas été attestés lors du procès, l’affaire s’est fortement ancrée dans l’imaginaire collectif comme un des crimes les plus sanglants de l’époque.

Il est tout-à-fait probable qu’un tel événement aie si fortement marqué les esprits que des chansons criminelles évoquant des faits comparables ou prenant une auberge pour cadre se soient diffusées par effet de mode.

Qu’elle soit légendaire, tragique ou criminelle, la complainte reste édifiante et semble avoir un triple rôle de divertissement (jouant avec les émotions fortes comme l’amour, la peur, la colère, la culpabilité), d’apprentissage (servant de repère et d’exemple à ne pas suivre) et de catharsis (toute l’horreur de l’humanité est concentrée dans une chanson, et cela fait du bien de l’exprimer).

Aussi ces chansons peuvent être considérées comme les téléfilms d’une époque où la télévision n’existait pas. Les complaintes montrent des histoires suffisamment fortes pour accrocher l’attention de l’auditeur, comme une bonne série ou un film à suspense. Elles ont pu être, à l’instar du conte, les chevilles ouvrières des veillées ou les accompagnatrices de certains travaux en accords avec la longueur et la lancinance, comme la dentelle par exemple.

Des chansons de travail et de veillées

Les grandes complaintes, de par leur forme extensive, ne pouvaient donc être chantées que dans des contextes spécifiques. Les veillées (voir le corpus documentaire sur les veillées), les mondées, et les longs travaux textiles étaient particulièrement propices à ce type de répertoire. Elles sont ainsi très présentes dans les répertoires de dentellières de la région du Puy-en-Velay. Le travail du labour convient également à ce type de répertoire présent chez les paysans de l’Emblavez en Haute-Loire.

En Ardèche, dans le pays de Boutières, Sylvette Béraud-Williams donne une interprétation intéressante de la fonction de ce type de chansons traditionnelles.

Initiée à la collecte par Jean-Noël Pellen à la fin des années 1970, et menant en parallèle des études de lettres, Sylvette Béraud-Williams avait d’abord entamé une recherche sur le conte traditionnel dans ce bout d’Ardèche dont elle est originaire. Cependant, hormis quelques courtes histoires grivoises et de rares contes facétieux, elle ne trouve pas ce qu’elle était partie chercher. De toute évidence, le conte n’occupe pas la même place dans les Boutières que dans les Cévennes, où Jean-Noël Pelen enquêtait alors. En revanche, elle interprète les complaintes qu’elle a collectées dans la vallée comme des éléments ayant pris la place du conte.

Les longues complaintes qui lui sont chantées sont fréquemment entrecoupées par des éléments parlés, récités... La fonction narrative de la complainte rejoint alors celle du conte. Selon elle, la complainte présente le double avantage d’être plus facile à retenir et à interpréter : tout le monde n’est pas conteur, alors que l’on se permet plus facilement de chanter une chanson sans avoir une voix extraordinaire.

Par ailleurs, les chanteuses et chanteurs rencontrés ont une certaine fierté de montrer aux collecteurs qu’ils sont capables, alors que beaucoup n’ont pas été scolarisés, de mémoriser de longues complaintes en français, le français n’étant pas leur langue maternelle ! Nous avons du mal à imaginer aujourd’hui ce tour de force.

Pour compléter l’idée de Sylvette Béraud-Williams, la complainte n’est pas seulement le lieu de la narration, prenant la place du conte, elle est aussi l’occasion de l’expression des spécificités musicales liées à la tradition orale : les mélodies sont des monodies, sans accompagnement et se suffisant à elle-même. Aussi, elles procèdent d’une façon de faire bien spécifique et sont souvent complexes, très agréables à entendre et à chanter, et suffisamment souples pour être très expressives, permettant alors toute sorte d’ornementations et de modalités qui n’ont pas leur place dans les musiques tonales et majeures qui se sont développées depuis la fin du XIXe siècle. Ainsi, tout le monde n’est pas conteur, ni non plus chanteur de complainte, cela demande un savoir-faire.

La grande complainte met au jour un système narratif et musical unique qui n’existe nulle part ailleurs.